Devoirs de mémoire

DEVOIRS DE MEMOIRES

Spectacle de rue qui nous est proposé par Michèle Briançon

" J'aimerai vous faire partager mon émotion devant un  spectacle de rue vu à Toulouse en début d'octobre.

Devoirs de  mémoire. Regards croisés ou Comment révéler d'indicibles fêlures

de l'être.

 

 

 

 

 

 

 

François Rascalou, le chorégraphe montpelliérain revient d'Algérie ou il a présenté son spectacle «  Le fils des hommes » grâce au Centre culturel Français  d'Oran où il a pu aussi  recueillir des témoignages de fils, en réalisant que pour eux la guerre d'Algérie est loin (leur dernière guerre a 20 ans) néanmoins la guerre d'Algérie est  inscrite en mémoire.

Les fils des hommes est le fruit d'un travail sur et avec les héritiers des anciens combattants d'Algérie.  Des appelés comme son père, des  moudjahidin, des fils de harkis, de pieds noirs.

Le comédien recueille  depuis 2 ans leurs  paroles après  s'être rendu compte, que si son père n'avait jamais parlé de cette guerre, lui ne lui avait jamais posé de question. Le déclic se fait la lecture « des hommes »  de Laurent Mauvignier*, un roman pas épais que j'ai lu il y a 2 ans, à l'écriture au rythme court et sec comme en  apnée   qui roule et se rompt, avec des personnages et un lecteur qui doit tout le temps se raccrocher aux branches. un livre que je n'ai pas lâché avant de l'avoir fini.

Le comédien François Rascalou secoué par cette lecture qui remet en question le silence, chape de plomb sur les évènements, le comédien note les souvenirs d'héritiers qui fantasment et s'inventent un papa héros ou font le lien entre guerre et rapport à l'autre, au fil des mots, la quête révèle une trame de spectacle.

  En jouant dans la rue le comédien prend le public à témoin l'interpelle physiquement .les mots résonnent profond quand il raconte le marché d'Oran et le groupe de personnes qui reprend avec lui « longtemps j'ai refusé d'avoir accepté d'avoir vu ça »

A Toulouse des personnes d'origine Algérienne nous ont suivis au début interloqués,puis curieux  et intéressés, un jeune garçon de 15 ans   nous questionne sur le pourquoi de cette déambulation d'une centaine de personnes autour de cet homme et son cube. Et….. 

  C'est là que ça commence. Un homme  est seul dans la rue, avec un cube, il parle de la guerre d'Algérie. C'est son père qui a vécu la guerre, lui c'est un fils d'appelé du contingent, il dit ce qu'il en sait, il dit le silence. Son cube, il le traîne dans les rues comme une mémoire encombrante, et quand il lui trouve une place il danse, et il parle. Il dit la parole des autres fils de la guerre, les fils de harki, de pied noir, de moudjahid. Et des pères. Et là aussi il y a des silences et des colères. « Si je déterre quelque chose il faudra que je le porte, et je ne sais pas si je pourrai le porter ». Les thèmes parcourent notre humanité d'après la guerre: la famille et la terre, la mémoire et l'oubli, la vie et la mort, le courage et la peur, le bien et le mal, le droit et le devoir, l'étranger, le pays, les origines. Avec une tension particulière ici pour la guerre d'Algérie puisque celle-ci est toujours source de conflits de mémoires, pour les individus, les communautés, les états.

Et encore, aussi, des thématiques plus ambigües qui reflètent le rapport haine/amour dans lequel se trouvent les acteurs de cette guerre sacrifiant leurs vies(pour des appelés qui avaient 20 ans, pour des harkis et pieds noirs contraints de partir, pour ceux qui ont voulu rester, pour les combattants algériens): l'exotisme de l'Algérie, premier voyage (et parfois le seul), rencontres, amitiés (en témoigne les photos « des copains » en uniforme, grands sourires ), l'espérance d'une aventure…

Puisque c'est une tragédie on oscillera entre énergies de vie et de mort, et la force des mots, le visage du comédien  dégoulinant de sueur sous le fardeau du cube que nous aussi portons métaphoriquement nous souffrons avec lui.

Par la parole qu'elle libère, l'attention émotionnelle palpable des autres spectateurs qui se joignent à nous font de ce spectacle de 45 minutes un moment rare qui je l'espère permettra enfin un apaisement entre nous.

Benjamin Stora écrit : « …la mise en mémoire qui devait permettre l'apaisement par une évaluation rationnelle de la guerre d'Algérie a été empêchée par les acteurs belligérants…en France un oubli de la guerre, et en Algérie, un oubli de l'histoire réelle pour construire une culture de guerre… » 

Espérons….

Michèle

*Le roman de Laurent Mauvignier "des hommes" 

Ni juge ni démagogue, il ouvre son septième roman, Des hommes, par une réunion de famille et de voisins dans un village français aujourd'hui, qui tournera à la tragédie quand l'un d'entre eux, semi-clochard, semi-cinglé, exclu de l'assemblée, se vengera en agressant brutalement une famille d'Algériens. C'est en fouillant la mémoire de ces hommes pourtant tranquilles et vieillissants à l'aune de cet événement que Laurent Mauvignier fracture son roman en son milieu par une brusque plongée en pleine guerre d'Algérie, soit quarante ans avant, pour mieux mesurer l'onde de choc de cette guerre sur la psyché d'individus qui ne s'en sont jamais remis. Ces hommes qui ont tué, violé, torturé en Algérie, ou au contraire ont refusé de le faire et ont assisté de force à l'horreur, et qui restent, pourtant, « des hommes ». 



22/10/2012
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