La route pour l'éternité

LE CIMETIÈRE DE TÉNIET
Ou la route pour l'éternité



Le lieu était apprécié d'une étrange manière par les militaires qui de temps à autre se postaient en embuscade à l'intérieur. J'ai même entendu dire par l'un d'entre eux que la pierre tombale « Bertrand » était, de loin, le plus confortable. Je connaissais bien l'endroit – mon père était inhumé tout à côté - et je crois qu'il fallait une bonne dose d'humour pour y être à l'aise.
L'accès aux cimetières n'avait rien d'une promenade de santé. Du plus haut où l'on se trouvait, on pouvait voir un long chemin en forme de ruban tortueux et jaune qui serpentait le long d'une falaise. Le mot n'est pas trop fort car, il y avait effectivement une falaise au pied de laquelle nous allions chercher des coquillages fossilisés. Un océan avait existé, à cet endroit, il y avait des millions d'années.
La route était  poussiéreuse l'été et elle se transformait en bourbier l'hiver. Il faut dire que les gens qui empruntaient ce chemin avaient d'autres pensées en tête et que la plupart du temps, ils souhaitaient que cette promenade se finisse rapidement.
Hommes, automobiles et chevaux se fatiguaient sur ce chemin que les intempéries torturaient à longueur d'années. De son côté, la municipalité n'avait pas comme priorité de refaire cette route qui pourtant servait de plus en plus en ces années de malheur collectif.
Au retour, on empruntait un autre chemin plus court celui-là, mais aussi plus raviné. La descente était rapide, les pierres roulaient sous les chaussures créant parfois des situations comiques qui détendaient l'atmosphère. Les hommes parlaient fort, les femmes se taisaient dans leurs habits de tristesse. Les enfants poussaient les cailloux du pied et parfais l'un de ces projectiles atteignait un bas de pantalon noir, laissant alors une petite tache de poussière en forme d'étoile.
En voyant passer ces hommes et ces femmes, enfermés dans leurs habits de dimanche, les Algériens se taisaient et suivaient le cortège de leurs yeux à moitié fermés comme pour se protéger d'une lumière qui n'existait pas toujours.
J'ai fréquenté cet endroit dès ma plus tendre enfance sans beaucoup d'état d'âme dois-je dire. C'est vrai que nous les enfants nous étions préservés ; la douleur c'est toujours pour plus tard.
Mais, je dois dire que les fous rire n'étaient pas forcément exclus de ces lieux. J'ai même vu, lors de certains enterrements, des camarades enfants de choeur pisser dans leurs pantalons tellement leur rire était incontrôlable, quand il n'était pas également communicatif.  Pourtant les circonstances ne s'y prêtaient pas !
En ai-je vu des gros yeux roulant dans leurs orbites qui nous signalaient notre mauvaise tenue !
Que pouvions-nous y faire, le rire n'est-il pas le meilleur remède contre la peur !
C'est là aussi que j'ai découvert un jour la poésie funéraire. Une poésie pleine de douleur et d'amour qui s'adressait surtout à des enfants juifs. Je réalisais combien il avait fallu de larmes pour écrire des rimes aussi déchirantes de désespoir. Comme l'amour de ces poètes avait dû être immense et comme ils avaient dû être inconsolables !
Ce recueil de poésie en plein air avait quelque chose de surréaliste et, si je l'ai découvert c'est parce que personne ne m'en avait jamais parlé. A croire que la mémoire collective l'avait effacé des consciences. Longtemps, je me suis demandé pourquoi ? Un jour, j'ai cru trouver une réponse : une épidémie avait probablement décimé tous ces poètes ne laissant que leur témoignage destiné à une toute petite éternité.

les murs du cimetière en 2009

Je me souviens aussi des arbres qui se jetaient à l'assaut du ciel. Ils étaient maigres et verts à faire peur. Parfois, il m'arrivait d'aimer leur odeur mais le plus souvent, je les évitais car leur ombre donnait un froid que j'assimilais à la couleur noire. Cette ombre striait les lieux comme l'aurait fait un costume de bagnard et je me disais que c'était ça l'éternité : du froid, du noir et de la peur.
Il faut dire que le cimetière de Téniet contenait tous les malheurs des habitants qu'il surplombait et qu'il avait une vie qui lui était propre et c'est de cela qu'il s'agit ici.

FR - 1973


13/03/2012
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