Le lance-pierres

Le lance-pierres


lance-pierre fait d'une fourche d'olivier
de deux lanières de chambre à air et d'un reste de chaussure

C'était probablement un après-midi de novembre (1955), un de ces jours que le froid rend gris.  Il me semble encore entendre l'enclume d'un forgeron loin dans le coton sale à moins que ce ne soit le glas ; il est vrai que le glas sonnait souvent à cette époque en Algérie.
Las de nous ennuyer, car monter et descendre l'artère principale du village n'offrait aucune surprise, l'un d'entre nous a donc décidé qu'une bataille rangée auprès de l'étang (une grande mare entre bordj et ferme Barthélemy) permettrait de mesurer notre courage. Bizarre pensée d'adolescents influencés par le comportement de parents qui crevaient de peur. C'était çà la guerre.
Je ne suis pas particulièrement courageux et j'ai peur de la douleur. En plus, je n'aime pas perdre mon sang craignant toujours d'être incapable  de fabriquer cette étrange couleur rouge.
Donc, chacun d'entre nous va chercher au fond de son cartable le lance-pierres qui fait de nous des chasseurs de petits cadavres ailés que même un chat famélique ne voudrait pas.
Il arrivait également que l'on s'attaque aux ampoules de l'éclairage public ce qui mécontentait fortement les citoyens en général et M. Gomez en particulier. Mais bon ! Il faut bien que jeunesse se passe.
Enfin, nous voilà rassemblés en deux camps étalés de chaque côté de l'étang. Amis, ennemis, reconstitution lilliputienne d'une situation dramatique que nous vivions au quotidien. Faut-il que le cerveau soit à ce point conditionné pour que le jeu appelle à la haine ?
L'attaque bat son plein, les projectiles volent au-dessus de nos têtes, malheur à l'imprudent !
Vous avez dit imprudent ?
Sans réfléchir, la peur au ventre, je me lève pour crier pouce.
Avec le pouce, la guerre peut s'arrêter chez les enfants. Imaginez cela en 14/18, les soldats debout dans les tranchées le pouce en l'air ! Je me demande si les Allemands lèvent également le pouce ? Il faudrait une convention mondiale qui unifie les "pouce" ; ce n'est pas pour demain.
Mais pour revenir à mon histoire, je n'ai pas été entendu ou alors j'ai fait une belle cible. Toujours est-il qu'avant que je puisse m'exprimer, une pierre me fend le cuir chevelu sur plusieurs centimètres.
Je suis plus surpris que souffrant, mais le sang coule abondamment et cela met fin aux hostilités. Arrêt des combats au premier sang !
Ce qui m'inquiète, c'est mon proche avenir car il va falloir annoncer l'accident aux parents et je ne suis pas certain que l'on m'attribue la médaille des braves.
Les autres sont également anxieux, ils imaginent les conséquences quand mes parents vont exiger des explications. Du grabuge en perspective et ce sont les joues qui vont se faire des couleurs !
Je suis soigné par mes camarades comme au temps des tranchées à Verdun : avec l'eau croupie de l'étang et mes cheveux sont ensuite plaqués sur la blessure.
Quinze jours plus tard, après une fièvre carabinée, je recevrai, par le docteur Bertrand, sept agrafes après un curetage plus que douloureux.
Mes parents n'ont jamais su ce qui s'était passé et surtout ils n'ont jamais appris le nom du combattant ennemi.
J'avais 10 ans.
Mais aujourd'hui, il y a prescription et je peux le dénoncer, c'est Jean-Claude Doussault (orthographe ?) qui habitait en face (ou presque) de chez Calleja.

Jean-Claude si tu me lis, je t'embrasse !

FR - 1970



14/03/2012
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