Louis et Slimane

LOUIS ET SLIMANE
CE 27 OCTOBRE 1918

Ils ont fait la guerre 1914/1918 ensemble, au sein du 5ème Régiment de Spahis, et j'ai souhaité raconté un jour de leur vie.

Il pleut, cela fait des jours et des nuits qu'il pleut sur la Picardie ! Dans la journée, le ciel et la terre sont mariés dans un gris mouillé où résonnent les cris des corbeaux lorsque ce ne sont pas les déflagrations des canons.
En ce petit matin de novembre, il pleut. A vrai dire l'eau ruisselle plus qu'elle ne tombe. Ma capote est imbibée d'humidité et mes doigts sont comme paralysés. La nuit n'en finit pas et le jour qui semble poindre à l'air de prendre son temps comme si la misère humaine le lassait. Cela fait deux heures que je suis de garde. Le casque me fait mal au front et mes épaules sont douloureuses. Je tente, par moment, de décoller mes godillots de la terre grasse et jaune. Cela fait un horrible bruit de succion, comme si le sol voulait me garder pour lui, m'ensevelir.
Fumer, si seulement je pouvais fumer. L'adjudant a été très clair. Si on fume on va au cabanon ou on part en éclaireurs vers les lignes boches, à la recherche de renseignements. C'est presque toujours la mort assurée.
Pourtant, à ma gauche, je vois furtivement le bout incandescent d'une cigarette. Nom de Dieu Slimane fume ! A cinquante mètres de moi, il fume en cachant sa cigarette dans le canon de son fusil. Slimane s'en fout ! Drôle de bonhomme.
Slimane et moi on a fait connaissance lors de la constitution du régiment à Tiaret, il y a peine quatre mois. Nous revenions de Salonique et nous nous préparions pour repartir sur le front, en Picardie.

Cela avait mal commencé. Slimane et moi, on s'est présenté en même temps devant la porte d'entrée de la cantine. D'habitude les musulmans ne fréquentaient pas cet endroit aussi, ai-je forcé le passage sans m'occuper de lui. Il l'a mal pris et m'a violemment tiré en arrière par la manche. Plus surpris que vexé, je lui ai fait face. Son visage, orné d'une petite barbe en pointe, possédait des yeux légèrement en amande, d'un étrange marron clair ; le même regard qu'un loup. J'ai fait un mouvement brusque pour me dégager et j'allais continuer mon chemin lorsqu'il m'a demandé d'où je venais. Je n'aurais pas dû comprendre puisque la question était posée en Arabe. Aussi, fut-il surpris de m'entendre dire, dans la même langue que la sienne, que j'étais de Tissemsilt ou de Vialar, comme il voulait. Son aspect s'était détendu et je pense que nous nous sommes appréciés dès cet instant.
- Tu es de Tissemsilt, moi je suis de Téniet-el-Haad, tu connais ?
Oui je connaissais un peu. Avant de partir à l'armée, je travaillais chez un bourrelier et mon patron m'avait envoyé à Téniet pour livrer des colliers et des pièces de cuir. Son collègue m'avait accueilli et il m'avait gardé quelques jours, le temps de compléter une livraison de selles destinées aux colons du Sersou. J'avais ainsi traîné dans Téniet et fait quelques haltes dans les cafés dont ce village était bien pourvu. Mes promenades m'avaient également amené dans un café maure où j'avais été accueilli, d'abord froidement, puis avec plus de chaleur lorsque j'avais commandé, en Arabe, un thé à la menthe. Certains clients jouaient aux dominos en claquant fortement leurs mises, d'autres sirotaient un café en le remuant de temps à autre. Tous prenaient leur temps et les conversations étaient feutrées lorsque tout à coup, un homme se leva, jeta son burnous en arrière pour découvrir une canne très dangereuse lorsqu'elle était bien maniée. Le Kahouadji intervint sèchement et les belliqueux remballèrent leurs bâtons avec leurs invectives. Pas de bagarre devant un roumi ! La consigne était stricte et respectée.
- J'ai passé quelques jours à Téniet et j'ai bien aimé.
- Je vois que tu ne connais pas Téniet. Sais-tu qu'on appelle cette ville, le paradis des Cèdres. Il y fait bon vivre même si les hivers sont rudes. Il tombe beaucoup de neige et la nature devient hostile surtout pour nous qui habitons des maisons rustiques que vous appelez gourbis. Si un jour, cette guerre se termine, inch'allah, je t'inviterai et alors tu verras que mon village est un endroit merveilleux même si nos conditions de vie sont souvent misérables.
J'ai hoché la tête et je n'ai pas relevé ces derniers propos. Je voyais où il voulait en venir et je n'avais pas envie de tomber dans ce genre de discussions qui ne mènent nulle part, surtout en temps de guerre.
Je connaissais Slimane de réputation. A Tiaret, il avait donné du fil à retordre aux officiers de l'encadrement. Dès le premier jour, il s'était distingué en faisant des réflexions sur les conditions de vie des soldats Algériens. Sa première réclamation porta sur la prière. Il souhaitait, avec ses camarades, avoir un lieu pour réaliser les ablutions. La demande tombait mal et les officiers qui étaient tous de Métropole ne comprenaient pas bien de quoi il s'agissait. D'autant moins, que l'aumônier catholique, lui, ne faisait aucune difficulté pour ses ouailles, dans ce contexte qui était défavorable à toute expression de piété. Slimane insista et entraîna avec lui la majorité des soldats musulmans. Du bas au sommet de la hiérarchie, on se demanda que faire ? Après quelques jours d'hésitations, le fourrier du régiment libéra une salle aux volets fermés et le lieu fut mis à la disposition des fidèles. Slimane avait gagné, mais il eut l'intelligence de ne pas pavoiser. Ce combat lui apporta, à la fois, l'admiration de ces corrélégionnaires et, chose incroyable, développa la participation aux prières du vendredi.
Slimane et moi, on continua à se rencontrer, mais plutôt dans le quartier formé par les Algériens. Il m'invitait à déguster le café et il entamait des discussions, surtout des monologues, d'où il ressortait que son peuple souffrait à cause de cette guerre qui n'était pas la sienne.
Je n'avais jamais envisagé la participation des Algériens dans cette guerre, autrement que par patriotisme. Lorsque je fis cette déclaration à Slimane, il éclata de rire.
- Par patriotisme, Louis, mais où vas-tu chercher cela ? On ne m'a pas demandé mon avis, pas plus qu'à Kader ou à Belgacem ! Qu'est-ce que tu crois, que nous sommes tous des volontaires ? Bien sûr que non !
- Mais alors, qu'est-ce que vous foutez là ?
Il prit son temps avant de répondre et son regard se promena lentement sur ses amis qui l'approuvèrent d'un léger signe de tête. Il sirota bruyamment son café brûlant et il me dit, lentement comme pour bien marquer l'importance de ses propos :
- Tu vois Louis, même toi, qui vit près de nous tu ne sais rien. Rien de ce qui fait notre quotidien. L'armée est arrivée un jour dans nos douars, les sous-officiers ont fait sortir les hommes entre 18 et 30 ans, les ont alignés sur le terre plein et les ont embarqués dans des charrettes ou des camions. Tous tremblaient de peur car c'était la première fois qu'ils voyaient des uniformes. De plus, les ordres étaient plus gueulés que criés. La crainte a tétanisé les hommes et facilité leur cheminement vers les casernes.
- On m'a toujours dit que vous étiez des volontaires et personne autour de moi n'a pensé le contraire.
- Tu veux dire que vous n'avez pas voulu savoir et qu'il était commode de fermer les yeux. Qu'est-ce que tu croies Louis que nous autres on s'intéresse à l'Alsace-Lorraine ? La presque totalité des Algériens ne savent pas lire et tout ce qu'ils savent de la France c'est qu'il faut payer des impôts alors qu'ils n'ont rien pour nourrir leurs enfants.
- Mais toi Slimane, tu as été à l'école, tu as entendu parler de la générosité de la France, de tout ce qu'on fait pour vous !
- Vous faites quoi pour nous ? Louis, tu as l'air d'oublier  que nous sommes chez nous et que vous, vous êtes des étrangers dans ce pays.
Je ne le croyais pas. Jamais un Arabe ne s'était plaint de sa condition aussi loin que remontaient mes souvenirs. Bien sûr, j'étais jeune, mais je n'ai jamais entendu les ouvriers de mon père se plaindre ? Au contraire, ils remerciaient, sans arrêt les colons, presque obséquieusement. Tout le monde avait l'habitude de cette attitude. Non, Slimane se trompait. L'instruction qu'il avait reçue lui montait à la tête. Mieux valait ne plus le rencontrer. Je l'évitais et de son côté, il ne chercha pas à me revoir.
Quelques semaines plus tard, le régiment enregistra deux désertions. Immédiatement, Slimane fut rendu responsable à cause de sa mauvaise influence. Convoqué par le capitaine Gautier, Slimane répondit tout simplement à ses accusateurs que s'il avait prêché la désertion, il aurait été le premier à déserter. Par ailleurs, il affirma avec force qu'il respectait la parole donnée même quand celle-ci lui avait été arrachée par duplicité. L'officier reconnu le bon sens de ces arguments et Slimane ne fut plus importuné avec cette affaire.
Le temps passa. La vie de caserne est monotone à l'arrière même en temps de guerre. Et puis nous en étions loin, voire très loin. Tiaret était calme et dolente au cœur de ce printemps embaumé par les amandiers en fleurs.
Nous étions des cavaliers et c'est l'amour des chevaux qui allait renouer les fils de mon amitié avec Slimane. Nos deux chevaux étaient voisins d'écurie et souvent, nous nous gênions lors des soins apportés à nos montures. Et puis, un jour que je flattais mon cheval, j'entendis Slimane chantonnait dans cette langue faite de nuances presque féminines. La mélodie s'adressait au cheval et Slimane caressait l'encolure de sa monture en ayant la bouche tout près des oreilles de l'animal. Ce dernier ne bougeait pas et donnait l'impression d'écouter et même de comprendre ! Je ne pu m'empêcher de rompre le charme de cet instant tant il me paraissait insolite.
- Tu parles à ton cheval ?
Slimane continua quelques instants sa mélopée et il s'arracha presque douloureusement à ces instants, pour me répondre.
- Et oui, Nicole, je parle à mon cheval, cela semble t'étonner ?
Je notais avec tristesse, qu'il m'appelait par mon nom, ce qu'il n'avait fait qu'au tout début de nos relations. Je fus peiné et cela, il le remarqua avec sa finesse habituelle.
- Tu ne le sais pas, mais entre le cheval et les Arabes, c'est une longue histoire que je ne vais pas te raconter aujourd'hui, mais sache que les plus beaux et les plus valeureux chevaux du monde descendent de quelques chevaux arabes !
Effectivement je pris l'information avec beaucoup de scepticisme bien que j'avais maintes fois entendu mon père parler de ces purs sangs Arabes dont il vantait les mérites.
Et c'est à partir de cette anecdote que Slimane et moi devînmes très proches à un point que le maréchal-des-logis Mairot nous baptisa les inséparables.
Je vivais le plus souvent au sein de la communauté musulmane, mangeant et buvant comme eux. Slimane, profitait de tous nos instants de liberté pour aborder mains sujets ayant trait à l'Algérie. Souvent j'éludais afin de ne pas le heurter dans ses convictions. Cependant j'avais vite remarqué qu'il ne cherchait pas à me convaincre mais seulement à m'initier ou, comme il disait, à m'ouvrir les yeux.
- Que feras-tu Louis après la guerre car elle va bien se terminer un jour, inch'allah ?
- Probablement reprendre mon métier de bourrelier, après tout je ne sais faire que cela. J'aime être en contact avec les chevaux et comme je n'ai pas les moyens d'en posséder un …
- Tu vois chez nous, le cheval est une nécessité. Non, pas pour assurer le travail des champs comme chez vous. Non, mais parce que nous sommes fiers comme ces étalons que tu as vus à la Remonte et pour un Arabe, posséder un cheval c'est ce qu'il y a de plus noble.
- C'est pareil pour le fusil, non ?, ajoutais-je, croyant être averti des mœurs Arabes.
Slimane, me regarda tristement comme on regarde un enfant idiot et il conclut notre entretien en s'éloignant, me laissant sur place avec l'envie de me gifler.
Slimane ne fit plus jamais allusions à cette conversation et encore une fois le temps passa.
Une autre fois, que nous trouvions devant un café servi avec déférence par un de ses camarades, il me demanda :
- Louis, est-ce que tu épouserais une femme de chez nous ?
J'ai cru avoir mal compris tellement je savais ce sujet délicat pour ne pas dire tabou. Mais je connaissais Slimane et j'avais remarqué, au fil de nos conversations, que rien n'était intouchable pour lui. Et puis comme il me confiait un jour, :
- Je crois que nous sommes aussi ignorants de vous que vous l'êtes de nous. Chacun reste sur ses positions et il y a très peu de tolérance de part et d'autre. Je crois que c'est ça le problème de l'Algérie.
J'avoue avoir été troublé par cette remarque et j'enrageais intérieurement de ne pas pouvoir m'expliquer à ce sujet. Les mots me manquaient et même plus, les idées me manquaient. Je n'ai pas su quoi répondre. Devant mon silence Slimane avait souri. Lui savait que personne n'était prêt à aborder ce malaise.
Le voilà qui revenait avec sa question sur le mariage. J'ai cru m'en tirer en lui répondant que l'occasion ne s'était pas présentée et que de toute façon, j'étais trop jeune, sans parler de la guerre qui était là pour empêcher tout projet, quel qu'il soit.
- Tu as raison mon ami. Mais réfléchis car c'est peut-être ça l'avenir de ce pays. Vous et Nous devenus des beaux-frères !
Il ne plaisantait pas. Il réclama du café mettant ainsi fin à cet entretien très troublant pour moi.
Le sujet préféré de Slimane restait toutefois l'éducation. Pour lui, tout partait de là. Ce qu'il avait retenu des propositions de Jules Ferry, c'est que l'instruction était une obligation pour tous.
- Jules Ferry a raison quand il dit que l'école est la clé de la réussite et que la
République récompensera tous ses enfants en fonction de leurs seuls mérites.
- Je suis d'accord avec toi Slimane et Jules Ferry a raison.
Il ricana méchamment. Il m'attendait au tournant :
- Louis, où vois-tu Jules Ferry dans nos douars et nos mechtas ? Combien y-a-t-il de nos amis qui savent lire et écrire autour de nous ? Où sont les récompenses promises par la République ?
- Il faut du temps, Paris ne s'est pas fait en jour ! » dis-je pour détendre l'atmosphère.
- Du temps mais compte, cela fait 88 ans que vous êtes là et rien n'a véritablement avancé ! Ce n'est pas de ta faute Louis, mais c'est comme ça. Ce que tu ne veux pas voir Louis c'est qu'il n'y a que dans la guerre que nous sommes comme vous. Et encore. Tu as déjà croisé un officier Arabe ? Non ! Tu vois bien que j'ai raison !
Oui Slimane avait raison.
A nous les Français, on nous répétait sans cesse que nous étions la civilisation et que grâce à nous, les Arabes sortaient de leur ignorance.
Si Slimane avait été piqué par un serpent, il n'aurait pas réagi avec autant de rapidité.
- Ignorants, mais c'est vous qui êtes tous des ignorants présomptueux. Sans les Arabes, vous n'auriez pas connu les chiffres, l'arithmétique et l'astronomie. La médecine vous serait totalement étrangère. Les plus beaux fruits et légumes et même certaines fleurs n'auraient jamais embelli vos jardins. Sans nous, vous seriez restés dans le Moyen-Age le plus obscur.
J'étais sidéré et même rétif à ces déclarations péremptoires. Où allait-il chercher tout cela ? Comment un simple troufion pouvait affirmer de telles choses que je n'avais jamais entendues, même de la part de nos instituteurs ? Je restais pantois, la bouche ouverte pour un peu la bave m'aurait coulé de la bouche. Je devais être pitoyable ou anéanti et c'est le rire éclatant de Slimane qui me sortit de ma torpeur.
- Et Louis, reviens avec nous. Tu n'es pas obligé de me croire. Et même si tu crois que je suis un bourricot gonflé d'orgueil, je resterai ton ami.
Les autres riaient tous sans comprendre. Mais le seul fait que Slimane m'ait mis dans cet état suffisait à leur bonheur. Le roumi était muet et cela grâce à Slimane. Ils étaient vengés des humiliations passées.
De mon côté, j'étais vexé, mais alors profondément vexé à tel point que j'envisageais de rompre tous liens avec Slimane. Avant de prendre une telle décision, je préférai m'éloigner, pour réfléchir.
Qu'y avait-il de vrai dans les propos de Slimane et d'où venaient ses connaissances car à ne pas douter, il était instruit ? A côté de lui, je n'étais qu'un boudjadi comme il se plaisait à dire, sans méchanceté, en parlant de ses camarades incultes.
Pourtant quelque chose me taraudait l'esprit. Et si Slimane avait raison et si nous les Français étions dans l'erreur, au milieu de ce peuple dont nous ne savions rien ?
Les jours passaient et je ne décidais rien, saluant Slimane de loin sans chercher à le rencontrer. Le café me manquait plus que je ne l'aurais cru. Le rire de Slimane me manquait également. En dehors de l'amitié que j 'avais avec Slimane et ses amis, je me sentais fragile et vulnérable.
Les évènements décidèrent pour moi. Un matin, lors de la cérémonie des couleurs, le capitaine Gautier nous informa de notre prochain départ pour la France. Il ne fit pas allusion au front, mais nous avions tous compris, la guerre revenait dans nos vies.
Peu après, Slimane fendit les rangs et vint vers moi, la main tendue.
- Cette fois on y retourne et je crains que la baraka ne se lasse de moi.
Nous avions tous peur de ce qui nous attendait. On avait passé ces dernières semaines à refouler la guerre au fond de notre mémoire. On l'avait presque oubliée. Mais la garce réapparaissait alors que l'été répandait sa chaleur sur Tiaret dont l'air bruissait du chant des cigales. Adieu la forêt des Pins, adieu le café des Sports, adieu la vie !
Les préparatifs du départ occupaient tous nos temps libres et c'est à peine si j'ai vu Slimane.
Pourtant, un soir, il m'appela et quand je fus près de lui, il me tandis une amulette en me disant :
- Tiens Louis prend ce taleb, il te protégera, il vient du marabout de sidi Boutouchent. Tu en auras bien besoin. Ne crains rien, ton Dieu et le mien sont semblables et même plus que tu ne peux le penser.
Ma main se referma malgré moi sur le petit sac de cuir. Je connaissais cette pratique, mais jamais je n'avais été confronté à un tel don. Slimane me faisait un immense cadeau et surtout, il souhaitait que la guerre m'épargne. Je fus très touché et j'ai toujours regretté de n'avoir pas su trouver les mots pour le remercier. Il enferma ma main dans la sienne et me dit :
- Louis toi et moi on est des frères quoiqu'il arrive !
Le voyage vers le front dura plusieurs semaines et les campements nous trouvaient exténués, coupant toutes relations entre les hommes. Les ordres étaient exécutés mécaniquement. Au fur et à mesure que nous approchions du Nord de la France, là où se trouvait le front, nous perdions ce qui faisait de nous des hommes. Nous devenions bêtement des soldats, de la chair à canon.
La vie de tranchées avait été presque acceptable au début de cet automne 1918. Mais vite, la pluie nous gâcha la vie encore plus que les combats inutiles que nous menions parfois face aux Allemands.
J'ai retrouvé Slimane, il était affecté à la même compagnie que moi. C'est lui qui m'apprit qu'on nous avait surnommé les « Margouillats » en raison de notre courage face à l'ennemi. Il était fier, mais je ne reconnaissais plus le Slimane de Tiaret, toujours à la pointe d'un combat pour défendre ses frères Algériens. Lorsque la guerre nous laissait un peu repos, on se retrouvait et on discutait de chose et d'autres mais sans la gravité d'autrefois. Une fois, je lui ai même dit :
- Slimane, on dirait que tu n'as plus la foi, tu ne parles plus comme avant. Qu'est-ce qui se passe ?
- Rien mon frère, seulement la mort autour de nous. Tous les jours. On n'est plus des hommes car la barbarie nous a rejoint. Cette guerre est ignoble et je crois qu'elle ne finira jamais !
- Tu te trompes Slimane, la guerre va finir, j'ai entendu le lieutenant Kunzmann le dire devant moi. Ce n'est plus que l'affaire de quelques semaines. Il faut que tu tiennes. On a besoin de toi !
- Tu as peut-être raison Louis, mais je crois que je n'ai plus ma place et j'ai peur de retrouver l'Algérie comme je l'ai laissée, sans espoir. Ce que j'ai vu en quatre ans de guerre m'a dégoûté du genre humain.
- Mais Slimane, les tiens ont besoin de toi. Il t'admire. Regarde ici, tous te respectent et ils ont fait de toi leur porte-parole. Ils obtiennent plus qu'en 88 ans. Tu te rappelles ces mots ? Tu avais raison Slimane, avec toi, les choses changeront en Algérie et moi je serai avec toi. Ils sauront tous combien vous avez été courageux.
- Je suis content de t'entendre parler comme ça Louis mais crois-moi, quand tu rentreras au bled, les Français te ramèneront à la raison. Ce n'est pas si facile de changer les choses. Il faudra du temps, des larmes et du sang.
Attaques, contre-attaques. Les Allemands ne faiblissaient pas et je commençais à croire que la guerre ne finirait jamais et je touchais souvent la poche de ma capote où était serré le « taleb ».
Le café qu'il nous arrivait de boire était froid la plupart du temps. Les semaines passaient et nous n'avions plus figure humaine. La civilisation s'était évaporée faisant place à la crasse et aux poux. Nous ne mangions plus à notre faim et l'odeur de pourriture avait envahi notre espace nous faisant presque regretter le temps des gazs.
Slimane avait laissé pousser sa barbe comme la plupart d'entre nous. Nous étions tous des miséreux, des sans-espoirs. Nos yeux avaient perdu leur éclat et nous ne prononcions que les mots strictement nécessaires. Slimane avait raison, l'humanité foutait le camp. Nous étions moins que des rats.
Combien de temps encore avant que nous devenions des animaux sauvages ?

La garde tirait à sa fin et le soleil n'était qu'un halo blanchâtre, sans vie comme nous. L'adjudant nous releva et nous envoya à la casemate pour prendre un peu de repos et peut-être boire un café chaud. Je fis le chemin avec Slimane en lui disant :
- Tu as pris un grand risque en fumant.
- Qu'est-ce que tu veux qu'il me fasse de pire ? M'envoyer à la mort ? Mais c'est tous les jours qu'on va vers la mort. Mektoub Louis. Mektoub !
Je crois que j'ai dormi, mon quart à la main, avant même d'avoir fini mon café. Trop de fatigue accumulée. C'est Emile qui m'a réveillé pour me donner les dernières nouvelles. Certainement fausses comme d'habitude.
- Je viens de chez le pitaine et cette fois–ci, ils ont l'air de dire que les boches sont foutus. Encore une attaque et la guerre est finie mon gas !
- Cause toujours Emile, ça fait mille fois qu'on nous dit que la guerre est finie attaque après attaque. Te fatigues pas et laisse moi dormir.
Je n'ai pas eu le temps de me rendormir, le sous-lieutenant Mainetti est arrivé, toujours dans un uniforme impeccable. Comme d'habitude. Un courageux ce Mainetti, instituteur dans le civil, je crois. Il avait commencé la guerre comme maréchal-des-logis en 1914 et la disparition de nombreux officiers l'avait propulsé dans la hiérarchie. Il faisait son travail honnêtement cachant au maximum ses sentiments. On avait confiance en lui.
S'adressant à moi, alors que j'essayais de me fondre contre le mur de la cagnât, :
- Nicole tu rejoins Slimane et vous partez tous les deux en reconnaissance du côté des bois de la ferme Torcy. Vous prenez vos chevaux et vous faites vite car on s'attend à un tir de barrage et du gros ! Du 150 cette fois !
- Comment le savez-vous mon lieutenant ?  Il vous l'ont écrit ? dis-je-en riant.
Heureusement, Mainetti comprenait la plaisanterie car il était près de ses hommes, et savait pertinemment combien le rire peut amener un peu d'humanité.
- Non, mais deux avions ont tourné au-dessus de nous et en général ce n'est pas bon signe.
- La guerre finira bientôt mon lieutenant ? La question était parti du fond de la pièce. Mainetti ne chercha pas à savoir qui avait parlé. Simplement, il répondit :
- On dit que l'offensive de Guise est la dernière, mais bon allez savoir. De toute façon, je ne suis pas dans les secrets de l'état-major !
- Nicole tu selles « Marouf » et tu pars avec Slimane. Retour dans une heure. Vous devez être de retour pour 11h30, dernier délai.
Quand j'arrivais près de l'enclos protégé par un talus dont le haut était bardé de fil de fer barbelé, Slimane avait déjà préparé « Regardant ». En les voyant tous les deux, j'ai compris une fois de plus combien Slimane et le cheval ne faisait qu'un. Slimane ne cachait jamais sa fierté de chevaucher « Regardant ».
L'adjudant Léoni, nous rejoignit pour nous donner les dernières instructions :
- Vous allez vers le bois, faites gaffe, vous jetez juste un coup d'œil vers les rails du chemin de fer et vous observez s'il y a du mouvement. Si oui, ce serait bon signe car cela voudrait dire que les schleus décampent.
On s'est regardé avec Slimane, des missions comme celle-ci, on avait fait plus d'une centaine ensemble. Jamais une blessure. La baraka comme il disait.
Nous contournâmes les défenses, le Lebel en bandoulière, et au petit trot nous nous dirigeâmes vers le bois. Comme il avait l'air petit ce bois et même inoffensif. Mais, l'expérience nous avait appris à nous méfier de tout. Je faisais confiance à Slimane qui avait son instinct de chasseur toujours en éveil. Aplatis sur nos selles, nous avancions en pensant aux paroles de Mainetti. La guerre allait se terminer. On allait rentrer chez nous. Je n'avais pas revu mes parents depuis plus de six mois. Pas de lettre. La censure nous disait-on ! Je regardais Slimane, il écoutait plus qu'il ne regardait. Nos chevaux étaient silencieux. Montures innocentes au service de la folie des hommes pensais-je.
Le premier obus passa au-dessus de nos têtes et propulsa une gerbe de terre très haut dans le ciel gris.
- C'est du 150 me dit Slimane, si çà continue, on fait encore cent mètres et on rentre !
Il avait raison, si les obus pleuvaient, je ne donnais pas cher de notre peau. Le lieutenant comprendrait.
Une main géante me propulsa dans les airs, mon casque vola en éclats et la chute se fit dans une sorte de ralenti où les bruits avaient disparu. Je ne sentis pas le sol. C'était le silence. Mon esprit fonctionnait mais pas mes sens. Je voulus hurler que je ne voyais plus clair, ma tête me faisait atrocement mal. Je tentais de lutter, de me relever. Peine perdue. « Marouf », mon cheval où était-il ? Parti vers l'enclos, à l'abri ? Et Slimane, avait-il réussi à faire demi-tour ?  Le néant m'envahit, et puis, plus rien que le vide, l'absence et le froid.

Slimane tomba au Champ d'Honneur ce 27 novembre 1918. Son cheval « Regardant » mourut en même temps que lui. Unis qu'ils étaient pour l'éternité. Sa baraka l'avait lâché !
Louis fut gravement blessé au front, à la jambe et à la main ; son cheval "Marouf" fut déchiqueté par l'obus. Louis revint, en Algérie, plusieurs mois après la fin de la guerre, trépané mais sans séquelles apparentes. Plusieurs années plus tard, il habitat Teniet. Il tenta de retrouver la famille de Slimane, mais les mémoires avaient oublié cet homme qui, jusqu'au bout, avait fait de l'avenir de l'Algérie, la première de ses préoccupations.
Pour Louis, Slimane resta une énigme et il garda précieusement le taleb qui lui avait sauvé la vie.

FR - 2012

PS : Les personnages, les chevaux, les lieux et les évènements ont vraiment existé et se trouvent consignés dans le journal de marche et d'opérations du 5ème Régiment de Spahis.



19/03/2012
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