ROCH Théodore

Théodore ROCH


dernière photo de Théo à 47 ans - 1956

Que pouvait penser un homme de quarante-sept ans qui allait mourir en laissant trois enfants, dont un de trois ans, avec une femme sans expérience dans un contexte défavorable, au milieu d'une guerre qui devenait chaque jour plus dangereuse .
Désespéré ?
Oui, mon père devait être désespéré !
C'est ainsi que se présente la situation pour Théodore ROCH en cette deuxième semaine de décembre 1956.
Dès notre plus jeune âge, nous avons entendu dire que notre père était toujours malade. Pas alité en permanence, mais souvent souffrant.
En réalité, lorsque je m'interroge aujourd'hui, il ne me semble pas qu'il ait été plus malade qu'un autre. Je me souviens vaguement de sa typhoïde, cela devait être dans le début des années 50. On nous avait isolés pour éviter toute contagion. L'apparition d'un nouveau médicament comme la thyphomicine lui a sauvé la vie.


Théo (assis) en uniforme d'étudiant à 15 ans

Jean-François et moi avons traversé cette période sans crainte particulière, c'est dire que nos parents ne devaient pas parler de cela devant nous ; à tel point que je n'ai que de vagues souvenirs surtout ceux d'une enfance heureuse.


Théo à 36 ans en 1945

Là où mes souvenirs sont plus précis, c'est lorsque mon père a souffert d'une tâche au poumon. C'était l'année de naissance de ma soeur Chantal. L'été avait été particulièrement torride et mon père venait de faire l'acquisition d'une faucheuse lieuse dont il ne voulait confier la responsabilité à personne. Il a passé toute la moisson torse nu, exposé au soleil ce qui lui a valu des ennuis. Il traînera ça pendant des mois, fera plusieurs séjours à l'hôpital dont celui de Miliana.

Grand père Louis viendra séjourner à la ferme et c'est lui qui conduira, chaque jour, ma mère vers l'un ou l'autre hôpital. Je ne me rappelle pas de la durée de l'absence de mon père mais par contre ce dont je me souviens très bien, c'est de son retour à la maison. La joie de le revoir parmi nous !


Théo à 20 ans - 1929

Ma soeur Chantal vient au monde et tout semble aller pour le mieux pendant quelques mois. Chantal meurt un matin sans que rien ne l'ai laissé prévoir. Une hémorragie capillaire nous dira-t-on. Ma mère a toujours pensé que c'était à cause des dents.


Plan de la ferme

Après ce coup dur, ma mère ne se consolera pas. Mon père a traversé cette galère en soutenant ma mère désespérée. Il lui arrivait souvent d'aller rechercher ma mère au cimetière où elle était couchée sur la tombe en proie à un désespoir immense. Le médecin conseillera la naissance d'un autre enfant pour combler le vide.
Le 15 septembre 1953, ce sera la venue d'Yves à la maternité de Téniet. Mon père et mon grand père Louis nous garderont à la ferme pendant quinze jours. Deux fins gourmets, ils se confectionneront leurs plats favoris sans se demander si nous aimions et nous n'aimions pas. Cela n'a pas du les tourmenter.
Mon père avait beaucoup d'estime pour ses beaux parents et notamment pour louis. Ensemble, ils allaient à la chasse. Louis mettra ses talents d'ancien bourrelier pour réparer ou confectionner tout ce qui touche au cuir agricole et surtout ils échangeront des recettes.
Bref, ils veilleront à notre survie mais pas plus que ça. Heureusement, il y avait les repas de ma mère à la maternité et elle était toute surprise qu'on se jette sur les plats. J'exagère un peu mais à peine.
Mais la naissance d'Yves a été une déception, ils voulaient une fille. Mais bon, ils semblaient être heureux de l'événement.

Hélas, cela ne devait pas durer longtemps, puisque le 1er Novembre 1954 commençait l'insurrection en Algérie. Les premiers incidents ont débuté dans le Constantinois et les Aurès.
Téniet était épargné par les vagues d'attentats mais l'insécurité gagnait partout.
A l'époque, j'étais en pension à Tiaret, chez Louis. Mes parents venaient me voir régulièrement et ce dont je me souviens le plus c'est de Noël.
Tous les Noëls passés à Tiaret ne font qu'un dans ma tête. Mon père était heureux de nous faire des cadeaux. Une année, j'ai eu un "Mécano" et JF, qui toujours avait le même type de jouet, reçu un "Trix". Je revois bien le sapin illuminé de bougies et décoré de serpentins en fil argenté. La neige était remplacée par du coton blanc. C'était merveilleux !
En face de chez mes grands parents, il y avait un bazar qui me semblait immense, il avait tout de même six vitrines. Toutes remplies de jouets. JF et moi nous avions des yeux immenses en les contemplant.
A la ferme, le sapin était posé sur un burnous rouge de spahis, tout près de la cheminée de la seconde salle à manger.  Chaque soir, pour aller au lit, nous passions près de l'arbre décoré et, nous nous assurions qu'il n'y avait pas de cadeaux.
Le matin de Noël, c'était extraordinaire, il faisait un peu froid dans la pièce mais nous n'aurions pas échangé nos places. Nos parents étaient aussi heureux que nous. Un Noël m'a particulièrement marqué, c'est l'année où nous avons reçu une bicyclette chacun. Toutes deux rouges, mais la mienne plus grande que celle de JF. Nous avons appris à pédaler dans les allées de la cour en prenant quelques bûches.


La voiture de Théo avant son départ à la guerre
Chenard et Walker


Lorsque j'étais au CM1, à Tiaret, il a fallu déposer un dossier d'entrée en sixième. Mes grands parents avaient opté pour le petit séminaire d'Oran et il fallait l'aval de mon père. J'ignore par quel état d'âme il est passé, toujours est-il qu'à la rentrée d'octobre 1955, je me suis retrouvé à l'école communale de Téniet, au milieu d'enfants que je ne connaissais pas. C'est pas évident de se faire des camarades du jour au lendemain. Bon cela n'a pas été au-dessus de mes forces et la rentrée s'est bien passée.
Cependant, les événements, c'est ainsi que la guerre d'Algérie était baptisée, commençaient à prendre de l'ampleur et il nous a fallu quitter la ferme pour une maison au village. Un coup très dur pour Théodore.


la jeep de Théodore
(à l'intérieur la famille Ors)

J'imagine aujourd'hui ce que cela a du être pour lui. Quitter un endroit où il avait toujours vécu et où étaient tous ses souvenirs. Déchirant !
Il continuait à diriger la ferme depuis Téniet en se rendant quotidiennement sur place jusqu'au jour où les ouvriers le prévinrent que cela devenait dangereux.




Ma mère Geneviève (née Nicole) - juin 1962


Octobre 1956, mon père est fière de me mener au collège où j'entre en sixième. Avec ma mère, il rangera mes affaires dans le placard, fera mon lit et me donnera des conseils en me confiant à la garde d'un ancien de Téniet : Armand Formento.
A partir de là, sa santé s'est considérablement dégradée. Je l'apprenais par les lettres que m'adressaient ma mère et ma grand-mère.


Ma grand-mère paternelle (en haut - 1ère à gauche)
Mon père (1er en bas à gauche)
Dans la cour de la ferme du Ghoul

Il est venu me chercher pour les vacances de la Toussaint, mais comme sa voiture était en panne, il est arrivé avec René Nicole, dans la jeep. Il faisait froid, durant le trajet, il a ôté sa canadienne pour me couvrir les épaules et il a du s'enrhumer. Bien sûr ce n'est pas ce rhume qui l'a conduit quelques semaines plus tard à l'hôpital où il devait mourir.
J'étais en cours de français, quant le principal est venu me chercher me disant qu'il fallait que je rentre à la maison. J'ai suivi les gens, sans poser de question, craignant la réponse. Muré dans mon silence, je suis arrivé à Téniet où le chauffeur de l'auto m'a dit, pour m'annoncer la mort de mon père, : "tu es grand maintenant ...", j'avais onze ans !
Je ne sais plus très bien ce qui s'est passé durant les jours qui ont suivi. La douleur n'a pas été immédiate, elle a commencé par s'installer sans faire de bruit et aujourd'hui encore elle est présente.

Ma mère m'a raconté, mais toujours brièvement, les derniers jours de mon père. Il se faisait du souci pour nous, se demandant ce que nous allions devenir. Quelques heures avant de s'éteindre, il entrera en agonie, délirera. Ses derniers mots seront pour nous et pour la ferme qu'il imaginera en train de brûler.
Cette nuit là, la ferme n'a pas été incendiée, seulement celles de nos voisins. La nôtre sera démolie quelques années plus tard pour pouvoir construire une école sur l'emplacement. Mais cà, c'est bien plus tard, en 1972. Un de nos amis Algérien nous confiera un jour : " nous avons bâti une école à la place de votre ferme et nous lui avons donné un nom à nous. Pourtant, les gens continuent d'appeler cet endroit ... la ferme ROCH !".
Il ne se passe pas un jour sans que je pense à mon père. Il m'a beaucoup manquer déjà lorsque j'étais enfant, puis à l'adolescence et ensuite dans ma vie d'homme.
C'est un vide immense que JF et moi avons toujours ressenti.
Nous en parlions peu sachant l'un et l'autre que nos pensées allaient très souvent vers lui.
FR


06/11/2008
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